Présidentielle : 43 ans de débats d’entre-deux-tours

Le 3 mai prochain se tiendra le débat d’entre-deux tours de l’élection présidentielle, opposant Emmanuel Macron à Marine Le Pen. Depuis 1974, c’est le rendez-vous incontournable de la fin de campagne. Seul le débat de 2002 entre Jacques Chirac et Jean-Marie Le Pen n’a pas eu lieu. Rétrospective …

pst-1960-first-debate2

Le débat d’entre-deux-tours de l’élection présidentielle nous vient tout droit des Etats-Unis. Les américains sont les premiers à l’avoir instauré dès 1960. Il s’agissait en fait d’une série de 4 débats tenue en l’espace d’un mois. John Fitzgerald Kennedy pour le camp démocrate et Richard Nixon pour le Parti républicain s’affrontaient alors. L’exercice télévisuel s’est avéré décisif pour accéder à la présidence. Le premier de la série, tenu le 26 septembre 1960, a fait date. 90 % des foyers américains de l’époque possédaient un téléviseur. L’événement était tel qu’on évalue à 74 millions le nombre d’américains à avoir visionné ce débat. John F. Kennedy a su le tourner à son avantage. Mieux préparé et bien conseillé, il fit preuve de pédagogie, utilisait des formules précises tout en regardant droit dans la caméra, instaurant alors un climat de confiance avec les électeurs. Richard Nixon avait quand à lui refuser de se faire maquiller, affichant un teint blafard (malgré le noir et blanc) et un visage suant, exprimant de ce fait une certaine fébrilité et un mal-être durant l’exercice. Le 8 novembre suivant, John F. Kennedy fut élu président des Etats-Unis avec 49,72 % des suffrages et les voix de 303 grands électeurs.

« Vous n’avez pas le monopole du cœur »

giscard face à mitterrand

Il faut attendre 1974, pour que la formule du débat télévisé soit importée en France. Le 2 avril de cette même année, Georges Pompidou décède laissant le poste de président de la République vacant. Une élection est organisée à la hâte un mois plus tard. Jacques Chaban-Delmas, ancien Premier ministre du président défunt, et longtemps favori, est finalement battu au premier tour. Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand se retrouvent face à face. Avec 43,25 % des suffrages au premier tour, ce dernier fait office de favori. Le plus dur reste à faire pour le candidat socialiste qui devra réussir à rassembler dans une France encore profondément gaulliste. Le 10 mai 1974 se tient le premier débat télévisé d’entre-deux-tours version française. A la Maison de la Radio, les deux candidats sont tenus par un temps de parole stricte et paritaire, symbolisé par deux horloges ornant le studio. Alain Duhamel et Jacqueline Baudrier sont chargés de le faire respecter. La ligne d’attaque de François Mitterrand tout au long du débat est claire. Il assiège Valéry Giscard d’Estaing de reproches sur le bilan du gouvernement sortant, auquel le candidat de centre droit a participé en tant que ministre de l’Economie et des Finances. V.G.E réplique en accusant son adversaire d’être « un homme du passé ». Après un échange portant sur la répartition des richesses, sujet cher à la gauche, Valéry Giscard d’Estaing se défend d’une phrase qui fera date : « Tout d’abord je trouve toujours choquant et blessant de s’arroger le monopole du cœur. Vous n’avez pas Monsieur Mitterrand, le monopole du cœur ! Vous ne l’avez pas… J’ai un cœur comme le vôtre qui bat à sa cadence et qui est le mien. Vous n’avez pas le monopole du cœur. » L’apostrophe, mettant en difficulté François Mitterrand, s’avérera être un coup de génie. Il serait simpliste de résumer l’issue du scrutin à la célèbre réplique, cependant, à la suite du débat, Valéry Giscard d’Estaing gagne 1,5 point dans les intentions de vote. Le 19 mai 1974, ce dernier est élu président de la République avec 50,81% des suffrages.

«  L’homme du passif »

732599_3_8979_valery-giscard-d-estaing-et-francois_7ae3f1b2782ccff46660ac53384b687f

En 1981 on prend les mêmes et on recommence. Valéry Giscard d’Estaing et François Mitterrand s’affrontent à nouveau. Le socialiste a une revanche à prendre sur le débat qui 7 ans plus tôt lui a porté préjudice. A l’issue du premier tour le président sortant a l’avantage. Valéry Giscard d’Estaing l’emporte avec 28,35 % des voix contre 25,86 % pour François Mitterrand. Ce dernier n’hésite pas à donner des consignes pour le désormais inévitable débat. Il essaye d’abord d’éviter celui-ci en instaurant un cahier des charges composé de 22 points contraignants, comme l’interdiction des plans de coupe. VGE accepte finalement les volontés de F.Mitterrand et le débat se tient le 5 mai. Ce dernier se déroule cette fois en public, et les spectateurs sont tenus de ne pas manifester de réactions sur les échanges des deux candidats. La politique extérieure, intérieure, et la vie quotidienne des français sont les sujets principalement abordés. François Mitterrand paraît bien meilleur dans l’exercice que 7 ans auparavant et se démarque alors par une formule restée célèbre. Il n’hésite pas à reprendre les propres termes de son adversaire lors du débat antérieur afin de les tourner à son avantage. La réplique fera mouche : « Vous avez tendance à reprendre le refrain d’il y a sept ans : l’homme du passé. C’est quand même ennuyeux que, dans l’intervalle, vous soyez devenu, vous, l’homme du passif. » Peu aidé notamment par un timide ralliement de Jacques Chirac qui n’appellera pas ses partisans à voter pour lui, Valéry Giscard d’Estaing perd l’élection. François Mitterrand l’emporte avec 51,76 % des voix.

« Vous avez tout à fait raison M. le Premier ministre »

app-563083-jpg_386333_660x281

En 1988, François Mitterrand est une nouvelle fois au second tour de la présidentielle et affronte son Premier ministre Jacques Chirac. Après deux ans de cohabitation, alors inédite sous la Vème République, le débat s’annonce houleux. Dans un contexte compliqué sous fond de crise en Nouvelle-Calédonie, les deux hommes s’affrontent le 28 avril 1988. Si l’on fait l’impasse sur le fond du débat, le temps fort reste la bataille verbale que les deux candidats se livrent sur la manière appropriée de se nommer l’un et l’autre. Jacques Chirac voulant s’extirper de sa fonction subordonnée de Premier ministre vis-à-vis de celle de François Mitterrand, lance : « Permettez-moi de vous dire que ce soir, je ne suis pas le Premier ministre, et vous n’êtes pas le président de la République, nous sommes deux candidats à égalité, vous me permettrez donc de vous appeler monsieur Mitterrand. » La réponse du président sortant est sans appel : « Mais vous avez tout à fait raison, monsieur le Premier ministre. » François Mitterrand en profite alors pour consolider sa stature présidentielle au dépend de Jacques Chirac qui perd des points dans la course à la présidence. Le président socialiste porte le coup de grâce en exprimant sa défiance à l’encontre de son Premier ministre, sur le dossier des attentats de 1986 à Paris. F.Mitterrand est réélu avec 54,02 % des suffrages.

A l’ère de l’aseptisation du débat

000_arp1724158

En 1995, Jacques Chirac et Lionel Jospin se retrouvent face à face au second tour de l’élection présidentielle. Edouard Balladur, favori des sondages, est alors éliminé. Le débat d’entre-deux-tours se tient le 2 mai. L’exercice ne restera pas dans les annales. Les échanges sont courtois (parfois trop) et l’absence de formules ou de bons mots est à déplorer. Notons tout de même l’intervention de Lionel Jospin à propos du remplacement du septennat par le quinquennat : « il vaut mieux cinq ans avec Jospin que sept ans avec Jacques Chirac. Ce serait bien long. » Certains commentateurs parleront même de « non-débat ». Jacques Chirac est élu président de la République le 7 mai suivant, avec 52,64% des voix.

En 2002, la donne est tout autre. A la surprise générale, Jean-Marie Le Pen se qualifie pour le second tour de l’élection face à Jacques Chirac. Beaucoup de français, indignés, descendent dans les rues pour dénoncer l’accession de l’extrême-droite au second tour de la présidentielle. Dans ces conditions, Jacques Chirac décide de ne pas débattre avec son adversaire : « Face à l’intolérance et à la haine, il n’y a pas de transaction possible, pas de compromission possible, pas de débat possible.» déclare le président sortant dans un meeting peu après le premier tour. Il est réélu avec plus de 82% des suffrages.

Incontestablement les débats ont vu leur pertinence et leur niveau s’amoindrir au fil des ans. En 2007, Nicolas Sarkozy et Ségolène Royal se disputent la présidence de la République. Lors du débat du 2 mai, les échanges ne manquent pas d’accrochages mais sont ponctués par des erreurs de chiffrage ou d’analyse factuelles de la part des deux candidats notamment sur le nucléaire. Ségolène Royal qui hausse le ton sur la question du handicap, doit faire les frais de la réponse de Nicolas Sarkozy. Ce dernier rétorque à la candidate socialiste : « Pour être président de la République, il faut être calme ». Jugé le plus convaincant par des sondages à l’issue du débat, Nicolas Sarkozy accède à la présidence de la République le 6 mai qui suit avec 53,06 % des suffrages. A noter qu’à l’occasion du second tour un débat plus confidentiel diffusé sur BFM TV, s’est également tenu entre Ségolène Royal et François Bayrou, arrivé troisième du premier tour.

En 2012 le président sortant N.Sarkozy se voit confronté à celui qui s’affiche alors comme « l’adversaire de la finance », le candidat socialiste François Hollande. Le débat du 2 mai, loin d’être transcendant, sera malgré tout marqué par la désormais célèbre anaphore de François Hollande : « Moi président de la République ». Ce dernier remporte l’élection le 6 mai avec 51,64 % des voix.

Le débat du 3 mai à venir a d’ores et déjà comme un parfum d’inédit. En effet, aucun des deux partis historiques de gouvernement n’y participera. Marine Le Pen semble plus rodée à l’exercice que son adversaire Emmanuel Macron. Le leader d’En Marche, qui affiche une expérience du débat plus légère devra faire transparaitre sa présidentialité. A l’inverse la candidate du Front national devra tenter de rassembler. Qui sera alors le plus convaincant ? Réponse mercredi prochain …

Jean Legeard

Laisser un commentaire